Hommage du Président Mitterrand pour le 50ème anniversaire à Janson

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Allocution du Président Mitterrand en hommage à Pierre Brossolette au Lycée Janson de Sailly, le 24 mars 1994 à l’occasion du 50ème anniversaire de sa mort:

Chère Gilberte Brossolette,
– Mesdames et messieurs,
– Comme vous le savez, il y a 50 ans aujourd’hui, Pierre Brossolette se donnait la mort au 86 avenue Foch. C’est cette fin tragique que nous commémorons ce matin, dans ce lycée Janson de Sailly qu’il fréquenta de 1914 à 1921 et dont il fut le vis-à-vis, par les hasards de la guerre dont nous allons parler, 20 ans plus tard, lorsque les circonstances le contraignirent à faire halte en novembre 1940 à la librairie qu’il tint au 89 rue de la Pompe.
– Je souhaite associer à cet hommage un autre héros de la résistance, Jacques Bingen, dont le souvenir est comme celui de Pierre Brossolette conservé dans cet établissement. Jacques Bingen, délégué du Comité français de la libération nationale pour la zone Sud, qui tombait dans un guet-apens le 13 mai 1944 à Clermont-Ferrand, s’est lui-aussi donné la mort plutôt que de s’exposer à céder à l’ennemi.
– Je n’ai pas connu Pierre Brossolette, mais que de fois en ai-je entendu parler par ses compagnons, ses camarades, et par sa famille. J’ai très bien connu Jacques Bingen, et j’en garde un grand souvenir. C’était à mes yeux une des plus belles figures de la résistance.
– Je vois que dans cette cour ces deux plaques sont opposées ; elles marquent le souvenir qu’on a voulu garder en même temps que le caractère qu’ont su se forger ces deux hommes dans ce lycée.
– Mais aujourd’hui, nous célébrons, en raison d’un anniversaire particulièrement important, le rôle de Pierre Brossolette que l’on n’a peut-être pas assez jusqu’ici mis en valeur et qui répond absolument aux qualités et aux vertus qui le conduisirent à la mort pour le service de la patrie.
– Je souhaite enfin, qu’au-delà de Brossolette et de Bingen, nous ayons l’occasion de penser aux sacrifices de milliers de femmes et d’hommes dont les noms ne passeront pas à la postérité et qui pourtant mériteraient chacun un hommage personnel. En tout cas leur souvenir se confond avec celui d’une époque héroïque qu’ont vécue certains d’entre nous et qui servira de référence longtemps dans l’histoire de notre pays.
– Nous commémorions précisément, mardi dernier, l’oeuvre de la résistance française, de ce Conseil national de la résistance française, sans laquelle il n’eût pas été possible de former un gouvernement provisoire habilité à parler au nom de la France, sans laquelle les chances de succès des débarquements alliés seraient restées problèmatiques et qui a laissé à la France comme un testament. Ce programme, ce fameux programme du CNR, dont le souvenir nous réunissait précisément au carrefour de la Croix Rouge.
– C’est une oeuvre immense qu’il faut garder dans nos mémoires, dont je rappelais l’autre jour, qu’elle avait inspiré l’ensemble des grandes lois et particulièrement des grandes lois sociales de l’immédiat après-guerre. Pensons à ceux qui l’ont accomplie.
Pierre Brossolette est mort avant d’avoir atteint 40 ans : sa vie fut brève mais intense. Nous la connaissons en particulier par le récit que Gilberte Brossolette en a fait dans un livre qui reste un témoignage exceptionnel d’amour et de lucidité ; c’est la vie d’un homme énergique, porté par une volonté sans faille, toujours impatient d’agir, d’un homme tout à la fois secret et chaleureux, peu enclin à se confier, mais constamment soucieux de faire partager ses convictions, la vie d’un homme d’action, et l’on doit ajouter d’action et de sacrifice. Tout cela, Pierre Brossolette le fut dès sa sortie de l’Ecole normale supérieure après la mémorable agrégation d’histoire de 1925 dont les trois premières places furent prises par Georges Bidault, Pierre Brossolette et Louis Joxe.
– Bien que sa famille fût, pour ainsi dire, vouée à l’enseignement, Pierre Brossolette ne songea pas à suivre l’exemple d’un père qu’il vénérait ni celui des normaliens de l’époque qui s’aventuraient volontiers dans les affaires publiques, enfin non sans avoir pris le temps de s’installer dans leur profession. Les affaires publiques, heureusement, continuent d’intéresser et de mobiliser l’attention de ceux qui sortent de nos grandes écoles.
– C’est sans prendre aucune assurance qu’il choisit la voie qui, jusqu’à la fin, ne cessa d’être la sienne ; un engagement exigeant doublé et prolongé par une inlassable activité de journaliste : agir et expliquer, tout en militant activement pour la paix entre les peuples, et particulièrement entre le peuple français et le peuple allemand. Il ne cessa à partir des années 30 de dénoncer la montée du national-socialisme et d’appeler les Français à la vigilance et à la fermeté. Dans les articles qu’il écrivit pour le journal socialiste Le Populaire, puis dans le Bulletin qu’après 1936, il donna chaque jour à Radio PTT, il fut avec quelques autres l’un des rares éditorialistes de la presse française à condamner sans réserve les accords de Munich ; en somme l’un des tous premiers à appeler les Français à l’heure de la résistance.
– Mobilisé contre l’avis du corps médical, démobilisé, démuni, responsable de sa femme et de deux enfants, Pierre Brossolette dut se faire libraire, papetier même, et fournir en livres, en crayons et le reste les lycéens de Janson de Sailly. Tout le monde sait que sa boutique devint en peu de temps un lieu de rencontre pour les combattants d’une Résistance qui faisait alors ses premiers pas, mais dont les envoyés comprirent aussitôt qu’ils tenaient en Pierre Brossolette mieux qu’une recrue de choix : l’un des artisans d’une victoire dont il ne doutait pas.
A Londres, où il fit en avril 1943 une arrivée remarquée, affichant dès cet instant une position qui lui valut, qui lui vaut encore parfois, l’expression de quelques réserves, mais dont il ne se départira pas, il manifesta à la fois sa volonté de rassembler tous les mouvements de résistance quels qu’ils fussent, et sa détermination d’exclure de ce rassemblement tous ceux qui avaient – notamment les partis politiques -, quelques responsabilités dans l’échec et dans la défaite de 1940.
– Il avait prodigué ses avertissements, il aurait souhaité être entendu, il ne l’avait pas été. Dévoué à la France libre et à son chef, le Général de Gaulle, il ne fut pas un courtisan ; il sut rester lui-même, il le montra à maintes occasions et notamment dans une lettre adressée le 2 novembre 1942 au chef de la France libre qui sut ne pas lui en tenir rigueur. Lettre dont les termes ont comme un écho dans ceux du message que laissera Jacques Bingen qui fut, comme lui, envoyé en France pour organiser la résistance intérieure et coordonner son action avec celle de la France combattante.
– Quant à Pierre Brossolette, ses services entre deux missions en France, étaient utilisés par la Radio de Londres pour sa maîtrise du journalisme et certains s’en souviennent plus que d’autres : je pense à Maurice Schumann ; je pense à l’époque où nous nous étions nous-mêmes rencontrés à Londres et vous m’aviez confié précisément l’élan qui occupait l’esprit de celles et de ceux qui s’exprimaient pour la France et dans quelles conditions |
– Pierre Brossolette fut envoyé trois fois sur le sol de la patrie : de juin à septembre 1942 ; de janvier à avril 1943 ; et en septembre 1943. Ses missions devenaient de plus en plus dangereuses, on le comprend ; dans une France où s’entrecroisaient des mouvements, des réseaux qui en s’étoffant et en se ramifiant étaient chaque fois plus exposés aux coups de l’ennemi.
– La troisième fut la dernière. Toujours intransigeant avec les autres comme il n’avait cessé de l’être avec lui-même, Pierre Brossolette souhaitait renforcer les organisations présentes, les rendre plus conformes à sa propre conception des choses qu’il jugeait en raison de son expérience plus sûre et mieux adaptée au combat. Il aurait pu retourner à Londres pour y chercher de nouvelles instructions, mais on dut laisser passer la lune de novembre 1943 qui permit encore aux Lysander et aux Hudson d’opérer sur le territoire français ; il s’y trouva bloqué en décembre, puis en janvier ; on connaît les conditions terribles de son départ en bateau le 2 février 1944, son retour, son arrestation, sa détention à Rennes, son transfert à Paris, son sacrifice héroïque.
Le sacrifice de sa vie, je le disais en commençant, Pierre Brossolette n’est pas le seul à l’avoir fait. D’autres l’ont précédé, d’autres l’ont suivi ; ce n’est pas attenter à sa grandeur que de les unir en ce jour dans la même ferveur, mais n’est-ce pas Pierre Brossolette lui-même qui nous y invite, lui qui un soir de septembre 1942 parlait de ses camarades de combat à la Radio de Londres dans les termes suivants : « ces hommes, disait-il, je voudrais que nous les saluions ce soir ensemble, tués, blessés, fusillés, arrêtés, torturés, chassés toujours de leur foyer, coupés souvent de leur familles ; combattants d’autant plus émouvants qu’ils n’ont point d’uniforme, ni d’étendard ; régiment sans drapeaux dont les sacrifices et les batailles ne s’inscriront point en lettres d’or dans le frémissement de la soie, mais seulement dans la mémoire fraternelle et déchirée de ceux qui survivront : saluez-les | »
– Et comment ne pas songer, en ce moment, que parmi ceux dont Brossolette parlait il y avait les jeunes lycéens dont plusieurs venaient de Janson de Sailly. Oui, saluons-les, mesdames et messieurs | Et puisque nous nous trouvons dans ce lycée, c’est à cette jeunesse que je veux m’adresser en terminant, à celle qui n’a pas connu cette époque, qui pourrait être tentée de l’oublier, de la reléguer dans un passé qu’on évoque ou qu’on refoule à sa guise selon les besoins du moment, comme l’ont fait tant de leurs aînés.
– On le dit assez souvent, en cette année du cinquantenaire, 40 millions des Français d’aujourd’hui, 70 % de la population de notre pays, n’étaient pas nés au jour de la Libération. Beaucoup s’impatientent, on le sait bien, de l’incessant retour d’un passé qu’ils n’ont pas connu, comme s’il était un obstacle à la découverte de nouveaux horizons. Mais croit-on que les grands arbres poussent sans des racines profondes ? Non, l’avenir ne tourne pas le dos au passé, il s’en nourrit, il y puise la vigueur nécessaire au progrès qu’on appelle justement de nos voeux ; et qu’il me soit permis de citer encore une parole de Pierre Brossolette ; « Ce que demandent nos morts, disait-il à l’Albert Hall le 18 juin 1943, ce n’est pas de les plaindre, mais de les continuer. Ce qu’ils attendent de nous, ce n’est pas un sanglot mais un élan ». Puisse cet élan nous porter longtemps encore. Je crois utile que ces célébrations puissent nous rassembler en cette année 1994, cinquantenaire de tant d’événements qui ont marqué, qui marqueront l’histoire de notre pays. Une histoire douloureuse ; le sacrifice, la mort souvent, aussi la gloire et l’espérance. Ainsi de générations en générations se passera-t-on le témoin.

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