La génération de l’entre-deux-guerres et le raprochement avec l’Allemagne, par Pierre Joxe

Pierre Brossolette était un ami de mon père, avant d’être un héros, comme je l’ai appris au moment ou nous avons appris de sa mort pendant la guerre. Mes parents ont été très émus. Il a été un étudiant et un de ces agrégés qui s’agglutinaient, agrégés d’histoire au même temps que Bidault, un ou deux ans avant mon père.

Une série de gens qui ont vécu à cette époque-là  une espèce d’espérance folle sortant de la Guerre, de la première Guerre Mondiale. Ils sont dans l’après-guerre. Ils ne savent pas encore qu’ils sont entre les deux guerres. Ils luttent pour la paix, pour l’Europe, ils croient que l’Europe Nouvelle va être une Europe de paix. Ils sont tous enjôlés par Aristide Briand, qu’ils admirent, qu’ils vénèrent. Écouter mon père parler d’Aristide Briand était quelque chose d’étonnant.

Et tous ces gens-là se sont illusionnés et très vite un certain nombre dont Pierre Brossolette et mon père ont senti que c’était une illusion. Tous étaient passionnés par la paix, la Société des Nations. L’entrée de L’Allemagne dans la Société des Nations était apparue comme un gage de Paix. Et très vite ils s’étaient aperçu avec leur âge, que c'était une illusion.

Or, c’était un drame, car c’étaient des intellectuels actifs, des universitaires, des professeurs de lettres, d’histoire.  Ils savaient en effet toute la littérature.  Et toute leur culture était une culture européenne y compris la culture allemande, la philosophie allemande, la musique allemande. Par conséquent, la première guerre mondiale a été pour eux vécue dans leur adolescence comme une espèce de erreur historique. Quelque chose qu’il fallait effacer, subvertir, entrer dans une autre époque.

Et très vite, ils se sont rendu compte, très tôt, que malheureusement il y allait avoir une troisième guerre de leur génération. Une troisième guerre de leur génération, parce que pour les gens de leur âge, leurs parents leur parlaient de la guerre de 70.

Comment le disait ma grand-mère pendant l’exode de quarante, « les Prussiens reviennent toujours, mais ont les bats toujours, ils repartent toujours ».

Or, ce groupe-là a été é animé pendant un moment par une femme incroyable, Louise Weiss, qui a créé l’Europe Nouvelle, une revue qui a été une espèce de collection, elle est consultable. Il y a eu un moment de rêve d’une construction d’une Europe nouvelle dans lequel, c’est là qu’il y a quelque chose qui reste, la relation la franco-allemande serait essentielle.

Nous avons tendance dans notre génération de considérer que la relation franco-anglaise, la relation franco-britannique est essentielle parce que c’est elle qui avait fait que pendant deux guerres mondiales nous avions été secourus, assistés par les Anglais. Mais, eux, ils avaient le sentiment, le pressentiment, que c’était la relation franco-allemande.

Et Louise Weiss, sa l’Europe nouvelle a été une revue dans laquelle nos pères ont écrit et travaillé. Et très vite, c’est Louise Weiss elle-même, elle n’a pas sabordé l’Europe Nouvelle, elle l’a abandonné.  Parce que toute une partie des intellectuels français ont continué à aller à l’invitation des nazis assister à des colloques d’intellectuels actifs, croyaient-t-ils, pour une coopération franco-allemande qui évidemment s’est très mal terminée et qui pour certains d’entre eux a tourné à la collaboration.

Et c’est cela qui est très étrange dans ce destin de ces gens différents. Sauf que Pierre Brossolette lui est mort tragiquement, il s’est tué par crainte de parler. Bidault est devenu Président du CNR, avant de tourner à l’OS. Mon père a été le secrétaire général du gouvernement provisoire, puis du gouvernement tout court de De Gaulle.

Tous ces gens-là - quand ils avaient vingt ans, vingt et un ans, vingt-deux ans, vingt-trois ans -  ont véritablement cru quelque chose qui ne s’est pas fait. Et ils en ont été marqués, puisque pendant la guerre beaucoup de gens, comme j’ai été enfant moi-même, nous avions tendance à considérer que les ennemis c’était les Allemands, c’était l’Allemagne. Et nos parents nous enseignaient à ne pas parler des allemands, mais des nazis, à expliquer que l’Allemagne c’était une des racines de notre culture, pas seulement pour la musique, la philosophie, la littérature, ce n’était pas seulement Victor Hugo et Balzac, mais Goethe et Schiller. D’ailleurs, tous ces gens parlaient allemand, on a tous appris l’Allemand parce que c’était une des dimensions de la culture européenne.

Ils se sont tous à la fois trompées parce que, quand ils avaient trente ans, ils ont cru que la Société de Nations était la garantie, l’assurance sur la vie de la paix de l’Europe. Ils ont vu  juste, parce que ils ont vu à temps et c’est au moment de Munich que tout va se traduire. Ils ont compris que finalement  la république française et ses dirigeants s’engageaient dans une voie qui devait avoir des fins tragiques.

Voilà pourquoi je pense que c’est intéressant et que c’est quelque chose qui reste à la fois tragique, héroïque et assez grandiose parce que finalement après en effet ces trois guerres, ces trois invasions successives, aujourd’hui la jeune génération a beaucoup du mal à comprendre qu’on ait pu considérer les Allemands comme des ennemis, a beaucoup de mal à imaginer même qu’on puisse considérer que …

Qu’est-ce qui s’est passe à ce moment-là. L’Europe nouvelle, elle se construisait sur le démembrement des empires centraux. Beaucoup des gens, Pierre Brossolette, Louise Weiss mon père, se sont beaucoup intéressés à la Tchécoslovaquie, à la Yougoslavie, à ces Etats nés du démembrement des Empires Centraux. Ils ont pensé que l’Europe nouvelle c’était cela aussi. Et nous nous voyons, nous avons vu la Tchécoslovaquie, j’étais à Prague et d’ailleurs à Bratislava avec Miterrand, quand la Tchécoslovaquie s’est démontée en deux et la Yougoslavie  se coupait en morceaux et devenait la Serbie, la Croatie, etc.

A cette époque une Europe a cru naître, mais en réalité elle était morte avant d’être née. Mais, l’idée de la coopération franco-allemande, l’idée que, il y a un vers d’Eluard, je crois, ou d’Aragon : Je meurs sans haine en moi contre le peuple Allemand. C’était une idée extrêmement difficile d’enseigner à la jeunesse pendant la guerre. Parce que franchement, nous haïssions les Allemands. Nous espérerions, à mon âge, quand j’avais cet âge-là, que la guerre durera assez longtemps pour pouvoir à mon tour envahir l’Allemagne. Et c’était un problème de nature non pas politique mais culturel que d’enseigner que ces guerres-là n’étaient pas des guerres entre des peuples, mais des guerres entre les structures politiques qui avaient conduit ces peuples à une grande misère.

J’ai oublie de dire en commençant que je voulais y faire allusion, que toute cette génération des  ces jeunes hommes de vingt ans de 1919 à 1922, toute cette génération des gens qui étaient entourés de morts, leurs frères aînés, leurs cousins, ma mère mon père parlaient de ça, et ceux qui n’étaient pas morts étaient blessés, gazés, qui mouraient des années après. C’était une atmosphère de mort qui avait dans la France des années 20/25 et ils ont transporté ça en espérant faire quelque chose qui finalement, avec le temps, c’est réalisé. C’est-à-dire que l au jour d’aujourd’hui en effet entre l’Allemagne et la France il y a une reconnaissance réciproque.

Je crois qu’une des traces de Pierre Brossolette c’est cela, le rapport avec le peuple allemand et sa culture.

 

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