Ce qu’ils pensent – La Marseillaise, Londres, 6 décembre 1942

La  Marseillaise - Londres, 6 décembre 1942, archives privées de Gilberte Brossolette

Ce qu'ils en pensent ?

« Ils », ce sont les obscurs, les sans gloire, ceux qui n'ont pas le moyen de s'exprimer, et qui ne l'ont jamais eu depuis deux ans parce que, depuis deux ans, ils vivent étouffés par l'occupation allemande : ce sont ceux qui, dès juillet 1940, ont choisi, et qui, pour le trentième mois maintenant, continuent contre l'Allemagne leur lutte silencieuse, héroïque, efficace. De ceux dont on n'a pas beaucoup parlé ces temps-ci.

Nous avons entendu une référence aux réactions « de l'opinion publique aux États-Unis, en Grande-Bretagne et dans les Nations unies ». La protestation des mouvements de résistance et des organisations politiques de l'ancienne zone libre a pu parvenir ici, et elle a été publiée — tout au moins publiée par La Marseillaise. Les marins de Toulon ont été célébrés comme ils le méritaient. On s'est préoccupé de feu l'Armée de l'Armistice. Des hypothèse — parfois surprenantes — ont été faites sur les sentiments de MM. Darlan, Noguès, Châtel et autres Boisson. Mais des vingt cinq millions de Français de la zone occupée — de l'ancienne zone occupée du moins — de ces vingt-cinq millions de Français qui sont rentrés dans le combat, comme les soldats de la France combattante, au lendemain même de l'Armistice honteux, de ceux-là qui donc a parlé au cours de ces quatre dernières semaines ? Le monde les ignore-t-il ? Le monde est-il systématiquement décidé à les ignorer? En proclamant que maintenant, après Toulon, la France « reste dans la guerre », qu'elle « ressuscite » enfin, a-t-on pris garde qu'on semblait dire à cette majorité que la France qui se bat depuis deux ans et dont les plus purs représentants ont connu la chasse à l'homme, la prison et le peloton d'exécution, a-t-on pris garde qu'on semblait leur dire que toutes ces blessures et tous ces sacrifices ne comptent point, qu'ils n'avaient pas suffi à ressusciter la France, et que pour nous redonner une Patrie, il a fallu que l'amiral de Laborde fît, sans mourir lui-même, couler les bateaux qu'il n'a jamais voulu relancer dans la lutte aux côtés des Alliés, qu'il n'a même jamais voulu mettre à l'abri de la menace trop certaine de l'Allemagne ?

Ces vingt-cinq millions de Français de la zone occupée, ils n'ont point de mouvements de Résistance pour traduire leurs sentiments : tous les groupes qu'ils ont constitués dès 1940 ont été, en six mois, décimés et pulvérisés par la Gestapo. Ils n'ont pas eu non plus de diplomatie étrangère pour envoyer à leur propos les rapports que d'ambassadeurs ou de consuls ont adressés à leurs gouvernements sur Vichy, en croyant que Vichy, c'était la France. Ils n'ont même pas eu ici les porte-parole dont a bénéficié la zone libre, Philip, Gouin, Diethelm et tant d'autres qui ont essayé de faire comprendre au monde quels sont, sous l'écusson de Vichy, les véritables sentiments des masses populaires de l'ancienne zone libre. De la zone occupée on est beaucoup moins venu ici. En ce moment même, combien sommes-nous à Londres qui puissions en parler par longue expérience ? En dehors de Louis Vallon, d'André Duval, de Madeleine Le Verrier, de moi-même, de quelques autres encore que je m'excuse de ne pas connaître peut-être, elle n'a guère eu de délégués ici, cette vraie France, cette France de la première heure. Et pourtant, dans l'espèce de tragique et sordide « affaire Darlan », qui donc devait avoir son mot à dire, sinon elle, sans la résistance de qui M. Darlan, M. Laval et le maréchal Pétain auraient peut-être signé la paix avec Hitler au lendemain de Montoire, au prix de l'Alsace-Lorraine et d'une partie de nos départements du Nord ?

Cette France, que je quitte à peine, et dont je suis encore, pour y avoir vécu deux années attentives et passionnées, je veux dire ici sa stupeur et son bouleversement en voyant qu'aujourd'hui une grande initiative des alliés avec qui elle se bat a eu pour dernière conséquence l'installation à Alger d'un Darlan malgré qui et contre qui elle s'est battue depuis trente mois. Il faut se rendre compte que l'isolement et la souffrance ont accru sa sensibilité. Elle réagi avec violence à la joie et au désespoir. Pendant des mois, elle a été suspendue à l'attente douloureuse des premiers signes de là contre-offensive et de la victoire. Et voici qu'au moment où, enfin, la triple nouvelle des victoires britanniques en Libye, des prouesses russes à Stalingrad, et des débarquements anglo-saxons en Afrique du Nord, troue d'un premier rayon de certitude son ciel de misère et d'agonie, il faut qu'aussitôt elle soit replongée dans le doute en voyant hisser sur le pavois l'homme qu'elle a justement considéré depuis deux ans comme l'un des plus misérables parmi les profiteurs de la défaite et parmi les valets du vainqueur. Dans l'écœurement dont elle nous a fait parvenir l'écho par les messages les plus explicites, il n'y a rien de bas. Le sursaut qui a secoué la France quand elle a vu l'Afrique du Nord livrée à Darlan, ce n'est pas un désir rentré de légitime vengeance qui l'a provoqué. Ce n'est même pas le sursaut des condamnés, des « détenus administratifs », des déchus, des bannis, des traqués devant l'incroyable honneur fait à leur tortionnaire dans un pays libéré par les nations mêmes pour lesquelles ils ont été condamnés, détenus, déduis, bannis, traqués. C'est le sursaut des Français qui sont restés Français, devant l'absolution donnée à un Français qui ne l'est pas resté. Le sursaut de l'honneur devant l'exaltation de la bassesse. Le sursaut de la fidélité bafouée.

Mais c'est encore bien plus que cela; et pour le comprendre, il faut peut-être avoir vécu longtemps dans la France défaite et occupée par les Allemands.

Le drame de la France, c'est que l'effondrement de juin l'avait amenée à douter de toutes les valeurs pour lesquelles elle avait vécu jusqu'alors. Chrétienne ou laïque, socialiste ou libérale, la France comme l'Angleterre et les États-Unis, avait toujours gardé, jusqu'au jour du désastre, sa foi dans la personne humaine, son attendrissement pour le faible et son horreur de l'injustice. Et voici qu'au jour de la défaite, un Pétain, un Darlan, un Laval sont venus lui dire que si elle a été vaincue, c'est justement parce que le respect de la personne humaine est une infirmité, parce que la sollicitude pour le faible est la pire des faiblesses, et parce qu'il n'y a de force que dans l'injustice. Voilà ce qu'ils ont dit; et en accablant de leurs sarcasmes les démocraties restées fidèles à l'idéalisme, ils ont voulu contraindre les Français à croire qu'il n'y avait de rédemption possible que dans un ralliement abject au totalitarisme, au réalisme, au cynisme et dans une soumission honteuse à l'ennemi à qui ce totalitarisme, ce réalisme, ce cynisme semblaient alors avoir assuré la victoire.

La France allait-elle céder à l'affreuse tentation de renier ainsi deux mille ans de vie spirituelle et morale ? Allait-elle s'abolir dans un désaveu du patrimoine qui lui était commun avec les peuples anglo-saxons, dans une renonciation définitive à elle-même ?

C'est ici que se place la plus grande page de gloire commune à la France combattante et à la France résistante. À Londres, la voix du général de Gaulle a claironné aux Français qu'au contraire, c'est pour les valeurs spirituelles qu'il fallait continuer à se battre, et que c'est en se battant pour ces valeurs spirituelles qu'on arriverait un jour à la victoire. Et, réveillé du tombeau par cet appel miraculeux, le peuple de France, le peuple de France occupée le premier, puis peu à peu le peuple de la France libre a compris; il a suivi; dans un immense frémissement muet, il s'est tout entier donné. Et pour de longues années, le sens de la lutte s'est fixé dans son esprit. C'est la lutte entre tout ce que représente un de Gaulle et tout ce que représentent un Laval, un Darlan, un Pétain; la lutte entre toutes les valeurs occidentales avec ce quelque chose de fier que leur a ajouté ce geste de défi du général de Gaulle en juin 1940 et toutes les valeurs hitlériennes avec ce quelque chose de plus bas encore que leur a donné la prostitution vichyssoise. Entre les deux, il s'est prononcé. Une poignée d'écumeurs et de matraqueurs, auxquels s'est ajoutée, dans la zone libre, une minorité chaque jour plus réduite de maniaques de l'obéissance passive, a seule choisi Hitler. En se proclamant gaulliste, tout le reste, la quasi-unanimité du peuple français, a signifié qu'il entendait donner son sang, ses souffrances et ses larmes, pour poursuivre la lutte et participer à la victoire sur Hitler et tous les agents d'Hitler, qu'ils se nomment Göring ou Laval, Abetz ou Darlan.

Peut-être, dans ces conditions, comprendra-t-on ce que veut dire pour lui le recours à Darlan pour gouverner l'Afrique du Nord. À ses yeux, l'occupation de l'Afrique par les Alliés, ce n'était pas une occupation, mais une libération. L'Afrique allait être libérée à la fois de la menace militaire allemande et de l'occupation des pro-Allemands de Vichy. Mais Darlan à Alger, ce n'est pas la libération de l'Afrique du Nord. C'est sa libération de la menace militaire allemande. Mais c'est une soumission plus profonde, parce qu'elle veut passer pour plus régulière, à l'un des plus abominables pro-Allemands de Vichy. Darlan à Alger, c'est un peu comme si on y avait amené Abetz, avec cette nuance que la France redoute davantage Abetz, mais qu'elle méprise davantage Darlan. À la pointe du combat et de la libération à Alger, le peuple français tout entier attendait de Gaulle, comme il l'attendra à la pointe du combat et de la libération de la France. Et ce qu'on lui accorde à la place, c'est un Darlan honteux. Darlan à Alger, ce n'est pas la victoire pour le peuple français. C'est la défaite dans la victoire. Et voilé pourquoi son cœur saigne en ce moment. Il se demande s'il ne s'est pas trompé en juin 1940, s'il n'a pas eu tort de croire a l'idéal, si ce ne sont pas les cyniques et les réalistes qui avaient raison, comme si dans le moment le plus cruel de son histoire, il n'a pas été victime d'une immense illusion ou d'une gigantesque surprise.

Sans doute lui a-t-on assuré qu'il ne s'agit que d'un expédient temporaire. Et nous savons que dans son désarroi, cette déclaration lui a été une sorte d'apaisement. Mais ce temporaire, jusqu'à quand durera-t-il ? Si Alger a bien valu un Darlan, Paris ne vaudra-t-il pas un Laval ? Voilà ce que se demande avec angoisse le peuple français. J'ai vu qu'on cherchait à le rassurer en lui disant qu'après tout cela n'a pas d'importance puisqu'un jour il se prononcera « en toute souveraineté » sur son destin. Le peuple français n'est malheureusement pas aveugle. Il sait comment se fabriquent certaines « consultations populaires », comment s'organisent les Munich, à coup de millions, à coup de mensonges, à coup de troubles menaces. Darlan à Alger, les Français savent que c'est précisément le début de la grande manœuvre des pro-Allemands de Vichy pour fausser d'avance la consultation de la France et pour empêcher l'immense majorité de la France résistante, de la France pro-Alliés, de s'exprimer librement et clairement « un jour ». Pour Darlan, l'Afrique du Nord est une base de départ. Mais pas contre l'Axe. Contre la France qui a résisté malgré lui. Que cela soit toléré, que cela soit favorisé, voilà la stupeur de la France. Et si cette stupeur devait se perpétuer, la France, comme elle a failli le faire aux jours de la défaite, en viendrait à ne plus croire à rien, ni à personne.

Voilà ce qu'elle pense.

Darlan à Alger, c'est le peuple français sur le chemin du nihilisme.

Un chemin qui peut le mener loin.

Et l'Europe avec lui.

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