Hommage au Général de Gaulle – Résistance, 2 mars 1943

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Résistance, 2 mars 1943

L'un des drames de la Résistance française, c'est qu'elle est tout entière suspendue, avec une sorte de passion, à un homme qu'elle ne connaît pas.

De Gaulle c'est pour elle un nom -éclatant -, un symbole lumineux; c'est presque un mythe; selon un mot d'André Philippe lorsqu'il était encore en France, ce pourrait presque être une légende. Et pourtant c'est dans le rayonnement de ce nom, de ce symbole, de ce demi-mythe, de cette quasi légende qui est née, que c'est organisée, et que va demain, exploser la Résistance française.

Cet acte de foi de la France en De Gaulle, cet acte de foi entièrement justifié par le geste héroïque du 18 juin 1940, peut-être pourrait suffire si notre tâche devait se borner au grand sursaut qui dans quelques mois assurera la libération nationale. Mais déjà chacun de nous sent bien que par-delà le problème de la libération nationale se trouve le problème de la reconstruction nationale. Que ce problème ne puisse être résolu avec quelques chances de succès que par un grand élan d'unanimité nationale, et que le général De Gaulle soit le seul point de cristallisation possible de cette unanimité nationale, c'est ce que chacun de nous pressent également. Mais ici l'acte de foi ne suffit plus. Il faut la confiance raisonnée que donne la connaissance de l'homme. C'est à cette connaissance que veulent contribuer, dès aujourd'hui, ces quelques lignes.

Du général de Gaulle, en dehors de la détermination magnifique avec laquelle il a poursuivi la lutte alors qu'elle paraissait désespérée, et relevé l'honneur français alors que les chefs nominaux du pays le trahissaient, la France ne sait guère que la clairvoyance avec laquelle il avait prédit que la guerre de 1939 serait une guerre de chars et que la victoire appartiendrait à l'armée la plus largement et la plus résolument mécanisée. Qu'il ait formulé le premier la doctrine de guerre grâce à laquelle l'Allemagne nous a vaincus, et par le dédain de laquelle nous avons donné au monde le spectacle humiliant de notre effondrement militaire ; qu'il ait clamé dans le désert la nécessité de constituer, pour la contre-attaque défensive comme pour l'offensive même, de puissantes unités mécaniques ; qu'il ait dénoncé comme un crime l'éparpillement de notre matériel blindé dans les lourdes et immobiles unités d'infanterie, c'est, de ses mérites, celui que la France connaît le mieux, et que la propagande de Vichy elle-même n'a jamais pu lui disputer.

Mais le reste ?

À qui a-t-on dit que le lieutenant de Gaulle avait été, pendant l'autre guerre, un magnifique soldat ? Que son audace exceptionnelle lui avait valu des citations éclatantes ? Qu'il avait été grièvement blessé ? Et que c'est inanimé qu'il avait été fait prisonnier — captivité dont il avait vainement essayé de s'échapper par plusieurs courageuses tentatives d'évasion ?

À qui a-t-on dit que pendant cette guerre le colonel de Gaulle, après avoir vu ses talents inutilisés dans le commandement de cette poussière blindée qu'étaient les chars de la Ve Armée, a été l'un des rares commandants de grandes unités à s'illustrer lors-qu'en mai 1940 on s'est décidé enfin à lui confier une division blindée ? À qui a-t-on dit qu'à la tête de cette division à peine constituée et encore squelettique, il a remporté, à Laon et sur la rive nord de la Somme, quelques-uns des rares succès stratégiques que nous ayons eu à enregistrer au cours de ces semaines terribles ?

Ce ne sont pourtant encore là que les titres militaires du général de Gaulle.

Ce qu'il importerait davantage encore que la France connût, ce sont ses qualités d'homme d'État.

À cet égard, notre malheur eût été grand si l'homme dont le nom restera à jamais illustre pour avoir, en juin 1940, relevé le drapeau de la France, avait été non pas un médiocre (on ne peut être un médiocre lorsqu'on brave tout, condamnations, flétrissures, désaveux pour aller jouer tout seul au loin la grande partie de la France), mais s'il n'avait été qu'un splendide risque-tout. Car, dans notre abaissement, nous n'avions point de Cavour pour faire fructifier l'admirable épopée d'un Garibaldi. Cavour et Garibaldi, l'aventureux et le politique, il fallait que de Gaulle lui l'un et l'autre à la fois. Un miracle a voulu qu'il fût de taille à jouer l'un 81 L'autre de ces rôles à la fois.

Non qu'il ait le génie retors et bonhomme du grand Piémontais. Au contraire. S'il a la ténacité et l'intelligence pénétrante de l'homme d'État, l'astuce et la rondeur ne sont pas son fort. Tous ceux qui l'ont approché ont éprouvé la brusquerie de son abord. Au retour de la mission la plus aventurée et la plus fructueuse, il vous accueillera volontiers en vous disant : « Ah ! Vous voilà ! Alors comment ça va là-bas ?... » Et la conversation s'engagera aussitôt, serrée, pratique, jusqu'à ce qu'il vous dise « Eh bien ! Voilà. À bientôt... » Il laisse à d'autres les amabilités inutiles et nécessaires.

Mais ce qu'il peut perdre en souplesse, il le regagne, et au-delà, par l'extraordinaire grandeur qui le caractérise, par l'inébranlable volonté dont il fait toujours preuve et par l'honnêteté fondamentale de sa pensée et de son action. Il a cette espèce de génie, si rare à notre époque, d'être l'homme des grands refus : refus de capituler, refus de s'incliner et d'incliner la France devant aucune sommation ou aucune manœuvre, refus de compromettre sous prétexte de sauvegarder, refus de ce qui est bas, hypocrite ou petit, c'est par tous ces refus qu'il a sauvé la continuité française, et c'est par eux qu'il la sauvera encore.

Dès le mois de juin 1940, il a compris qu'il ne devait pas, qu'il ne pouvait pas être question de mettre les armes françaises au service d'une nation étrangère, si amicale et si héroïque que pût être cette puissance. Ce qu'il fallait, c'était que la France, escamotée à Vichy, se retrouvât ailleurs. Et c'est ainsi qu'à défaut des hommes politiques dont il attendait la venue pour maintenir la France à Londres, il a eu la clairvoyance et l'audace de traiter avec l'Angleterre non pas comme un soldat prêtant ou louant son épée, mais comme le représentant d'un État traitant avec un autre État, comme le représentant de la France traitant avec la Grande-Bretagne. La « France combattante » est née de là.

Et depuis lors, en même temps que la défaite de l'Allemagne et la libération du territoire, le souci constant du chef de cette France combattante a été de ne jamais, nulle part, laisser prescrire ou diminuer les droits de la nation. La Syrie, Saint-Pierre et Miquelon, Madagascar, autant d'occasions pour lui de défendre la souveraineté nationale et d'obtenir que, sur les décombres de l'arbitraire vichyssois, fût rétablie la légalité française. Et il n'a pas tenu à lui que le même souci obtienne les mêmes résultats en Afrique du Nord.

On lui a parfois fait grief, en France et ailleurs, d'être ainsi sorti d'un rôle purement « militaire » et d'avoir assumé un rôle « politique ». On lui a parfois opposé tel ou tel, qui prétendait ne vouloir jouer qu'un rôle « militaire » et ne point se mêler de « politique ». C'est montrer qu'on n'a pas compris le problème de la France tel qu'il se pose depuis deux ans. Ce problème, c'est un problème moral. Ce qu'il fallait au pays, c'est que quelqu'un le représentât alors qu'on le croyait anéanti ; il fallait que ce quelqu'un le représentât, non point « militairement » ni « politiquement », mais « moralement », totalement. C'est là ce que de Gaulle a compris le premier jour, avec une intuition remarquable. Et puisque personne ne s'est présenté pour tenir ce rôle ingrat et périlleux, il a trouvé en lui-même le courage de s'y risquer lui-même.

Et il y a réussi.

Il y a réussi à Londres.

Après une vaine tentative d'obtenir un ralliement pacifique, des troupes britanniques accompagnées d'un contingent des Forces françaises libres commandé par le général Catroux combattirent les forces vichystes du général Dentz du 8 juin au 14 juillet 1941, date à laquelle un armistice fut signé. Le 27 juillet 1941, la France libre et la Grande-Bretagne garantirent l'indépendance de la Syrie et du Liban, qui fut proclamée le 27 septembre pour la première et le 21 novembre pour le second.

Le 24 décembre 1941, les Forces navales françaises libres commandées par l'amiral Muselier débarquèrent dans les îles Saint-Pierre et Miquelon dont elles obtinrent le ralliement à la France libre presque sans coup férir.

Pour prévenir un coup de main japonais, les Britanniques débarquèrent à Diego-Suarez le 5 mai 1942, sans l'aval de la France libre. Après cinq mois de négociations avec les autorités vichyssoises, ils reprirent la conquête de l'île, qui s'acheva le 5 novembre 1942. Le règlement politique final donna satisfaction à la France combattante.

Et en France aussi.

Car la France s'est reconnue en lui. Elle a reconnu en lui ce qu'il y avait encore de pur et de généreux en elle-même.

Et c'est pourquoi il n'est pas possible qu'au lendemain de la Libération, la reconstruction nationale s'effectue sous un autre signe que sous le sien.

À cette reconstruction, de Gaulle apportera la même grandeur, la même inébranlable volonté, la même honnêteté qu'à la direction de la France combattante. Il sait qu'il faudra d'un trait de plume effacer tout ce qui a prétendu s'instituer en France depuis le 16 juin 1940. Mais il sait aussi qu'à la place du régime de Vichy, ce n'est pas une France croulante qu'il faudra rétablir, mais une France, selon ses propres termes, « neuve, dure et fière ». Il sait que les institutions nouvelles qui feront de la France un pays « neuf, dur et fier », c'est la nation qui devra librement se les donner. Mais il sait aussi que pour qu'elle trouve en elle-même la force de se les donner, il faudra qu'à la lumière du grand exemple donne par la France combattante et résistante, où toutes les divisions anciennes ont été abolies pour ne songer qu'au salut de la Pairie, il faudra qu'à cette lumière elle se réconcilie tout entière dans un grand élan de recherche, de renonciation et de résolution.

Pour cet effort, c'est sur les hommes de la Résistance qu'il compte.

Nous attendons de lui qu'il nous prête l'appui de son nom, de son prestige, de ses exceptionnelles qualités de clairvoyance et de fermeté.

Il attend de nous que nous pensions la France de demain, que nous la pensions tous ensemble, et que l'ayant pensée, nous la fassions tous ensemble aussi.

Pour sa reconstruction comme pour sa libération, c'est dans cette étroite union de la France résistante et de la France combattante que le pays trouve sa chance la plus précieuse.

Grâce à l'homme qui est le lien entre elles, parce qu'il est leur chef à toutes deux.

 

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