Renouveau politique en France – La Marseillaise, 27 septembre 1942

Ce qui frappe extraordinairement quand on arrive à Londres, en venant de France, c’est l’erreur énorme qui se commet généralement ici sur les dispositions politiques de la France. Visiblement, une grande partie du public anglais et américain — de même qu’un certain nombre de Français établis en Angleterre ou aux États-Unis depuis deux ans – croient que les Français se traitent encore mutuellement de fascistes ou de bolchevistes, de réactionnaires honteux ou de cartellistes impénitents. Dès qu’on est depuis deux jours ici, on se sent catalogués comme autrefois selon les vieilles déterminations politiques. Avec les meilleures intentions du monde, on semble épouser à notre place nos anciennes querelles politiques et prononcer de la droite vers la gauche ou de la gauche vers la droite des exclusives auxquelles aucun de nous ne songeait plus un seul instant.

Il est dommage que ceux qui commettent ce genre d’erreur sur la France ne puissent en ce moment aller faire un tour dans notre pays. Ils y constateraient que toutes les divisions politiques du passé y sont bien oubliées et qu’il y a une bonne chance qu’elles y soient oubliées pour longtemps. Tous les Français qui arrivent ici s’épuisent à expliquer qu’actuellement, chez nous, il n’y a plus d’opposition, disons même le mot, qu’il n’y a plus de haine de parti politique à parti politique, mais seulement entre résistants et collaborationnistes, en d’autres termes entre gaullistes et traîtres. Et, superficiellement, on semble bien croire ce qu’ils disent ainsi. Mais, profondément, on ne paraît pas encore avoir ressenti ici toute ampleur et toute  la portée de cette transformation.

Elle était pourtant esquissée déjà dès la veille de la guerre. Dès cette époque, le classement en « munichois » et « anti-munichois » tendait à briser le cadre des anciens partis. Léon Blum se sentait, sur des questions essentielles, bien plus proche de Paul Reynaud que de Paul Faure, et Georges Bonnet avait bien plus de points communs avec Carbuccia qu’avec Herriot. La défaite, l’occupation, l’abaissement du pays par le gouvernement de Vichy, la Résistance ont donné à ce redressement une sorte de réalité physique qui le rend désormais ineffaçable. Ils lui ont donné aussi une forme toute à fait nouvelle.

Qu’on le veuille ou non, la politique se fonde en réalité, dans tous les pays du monde, sur des affinités et sur de répugnances bien plus que sur des idées. Hier en France, c’était selon les affinités que les Français se groupaient dans les partis politiques et selon leurs répugnances qu’ils s’opposaient de parti à parti. Aujourd’hui c’est sur un autre plan que jouent les sympathies et les haines, les amitiés et les mépris ; quelles que soient leurs anciennes tendances, les collaborationnistes se sentent unis par une sorte de complicité honteuse et par une haine inexpiable de ceux qui les désavouent et les combattent, de même que l’immense masse de ceux qui résistent se sent intimement soudée par une fièvre commune et par un mépris invincible pour tous les traîtres, les demi-traîtres et les quarts de traîtres.

Ce phénomène éclatant, brutal, semble sans doute avoir été perçu à Londres et à Washington. Mais il ne paraît pas que certaines de ses conséquences capitales, que certains de ses aspects essentiels soient encore bien clairement compris. En particulier, on n’arrive pas ici à considérer l’énorme parti de la Résistance comme un bloc et à lui donner son véritable nom — celui qu’il se donne lui même, celui que les Allemands et les gens de Vichy lui donnent — celui de « gaulliste ». Je découvre avec stupeur ici une foule de gens qui ont l’air de croire qu’en France, il peut y avoir des résistants qui ne soient pas gaullistes. J’y ai découvert aussi, avec plus de stupeur encore, qu’il paraît qu’on pouvait être « résistant » sans être «gaulliste ». Pour l’opinion française, pour cette opinion tout entière, une telle attitude serait incompréhensible. En France, on est gaulliste ou anti-gaulliste. On ne peut pas être autre chose. Léon Blum – je ne crains sur ce point aucun démenti – Léon Blum est gaulliste. André Philip, Gouin, moi-même, sommes gaullistes depuis les premiers jours. Paul Reynaud est gaulliste. Louis Marin est gaulliste. Dès que Charles Vallin a cessé de croire en Pétain, il a été gaulliste. Entre les deux attitudes, il n’y a pas de tiers parti possible.

À lui seul, le problème de la Résistance aurait donc déjà suffi à dévaluer absolument les anciennes divisions politiques françaises. Mais un autre phénomène y contribue également avec force. C'est la volonté générale de rajeunissement et de changement qui rapproche aujourd'hui des esprits hier très opposés. Là encore, je ne crois pas que l'évolution française ait encore été bien perçue ici. Parce que la plupart d'entre nous, par fidélité à des chefs malheureux ou à des partis frappés d'interdiction, ont voulu conserver leurs anciennes qualifications politiques, parce qu'ils ont mis parfois une certaine coquetterie à le faire, on n'a pas compris ici qu'en réalité, ils ont profondément changé. André Philip, moi-même, tous nos amis de France, nous n'avons pas renié le socialisme; mais notre socialisme est entièrement renouvelé par les bouleversements du monde depuis trois ans; et, là encore, je ne crains aucun démenti en disant que le cas de Léon Blum est le même. Du côté d'un parti comme le PSF, l'évolution est peut-être moins nette ; elle a peut-être été un peu brouillée par le jeu de Vichy; mais elle n'est pas moins certaine. J'ai assez parlé avec Charles Vallin depuis deux ans pour savoir que s'il est resté dans le cadre de son parti, c'est avec des idées et des dispositions entièrement renouvelées; il en est de même pour les milliers de PSF qui le considèrent comme leur chef véritable et qui vont le manifester en rompant à sa suite avec Vichy; il en était de même déjà de ceux des adhérents du PSF qui se sont mis en marge de l'organisation par « gaullisme » et qui vont se retrouver à ses côtés maintenant qu'il est publiquement libéré. Dans tout ce qui peut matériellement subsister des anciens partis politiques, on trouverait de même cette volonté de renouvellement profond de la vie politique française (je laisse ici de côté, parce qu'il mériterait à lui seul une étude, le problème du parti communiste français). Nécessité d'un exécutif stable et fort, nécessité d'une planification de l'économie, nécessité du « contrôle » de tout le secteur concentré de l'industrie, volonté bien arrêtée de ne pas revoir le « gâchis » d'autrefois, nécessité, pour remettre le pays sur pied, d'une collaboration étroite et amicale de ce qu'il y avait de meilleur à gauche et de meilleur à droite; sur tous ces points, sur bien d'autres encore, les esprits venus de toutes les directions politiques témoignent aujourd'hui d'une volonté commune de renouvellement. Les anciens dirigeants des partis se l'avouent peut-être avec moins de facilité que les plus jeunes. Mais, chez ceux-ci, l'évolution est caractéristique. Et ce n'est pas absolument un hasard si André Philip, moi-même, Charles Vallin, Louis Vallon qui sommes ici, aussi bien que des camarades restés en France, sentons étroitement entre nous la solidarité de nos quarante ans.

Fusion de tous les éléments résistants des partis politiques dans un « gaullisme » de plus en plus général, accord profond pour le renouvellement radical de la vie politique française, les deux phénomènes ne sont point indépendants l'un de l'autre. Les chefs de la « Résistance » et ceux que j'appellerai, pour me moquer de l'histoire, les chefs du « mouvement » étant les mêmes, il se trouve tout naturellement que c'est dans le cadre de la Résistance, dans le cadre du « gaullisme », que la France compte opérer, au lendemain de la Libération, la transformation politique. A cet égard comme pour la libération du territoire, au point de vue politique par conséquent comme au point de vue militaire, la France combattante a d'ores et déjà la confiance de l'immense majorité du pays, qu'elle représente beaucoup mieux que ne l'ont jamais représenté les gouvernements d'avant la guerre et la défaite.

Est-ce à dire qu'il n'y aura pas quelques peines à enlever sur ie chemin qui mène, par la libération du territoire, à la reconstruction de la France ? Il serait puéril de le croire. Des intérêts, grands et petits, se jetteront à la traverse. Les grands trusts qui ne veulent point être soumis au contrôle d'un pouvoir fort et qui sont les véritables champions d'une lutte des classes, d'une division politique dont ils entendent profiter, s'opposeront par tous les moyens à la naissance de la France nouvelle. Tous les vieux renards de la politique, aujourd'hui terrés dans leurs trous, embusqués derrière le paquet d'actions de leur petit journal local qu'ils ont mis à la disposition des Allemands et de Vichy, sous prétexte de ménager l'avenir, tous ces vieux comitards essayeront de nous ramener à la France comitarde d'hier, dont la résurrection seule permettrait leur retour au pouvoir. Et puis, il y a le poids du passé. Si dégagée de l'ornière que la masse des Français soit aujourd'hui, les vieux slogans des divers partis politiques leur ont été ressassés pendant trop d'années pour que quelques fanatiques attardés des luttes passées n'essayent pas de reconstituer les anciennes formations et de dresser les familles sociales les unes contre les autres, au nom des tactiques traditionnelles et antagonistes de « classe contre classe » et de « lutte contre le marxisme ».

II est donc probable qu'en opposition au mouvement général de rénovation nationale, nous assisterons à des tentatives partielles de reconstitution des anciens partis politiques.
Je n'ai pas à juger ici si ce spectacle sera plaisant ou désagréable. Tous les Français de France, qui ont mesuré le malheur du pays et qu'à soulevés le souffle nouveau de la Résistance et du redressement, pensent sans doute comme moi que rien ne pourra être plus lamentable. Mais il ne s'agit pas ici de préférences et nous n'entendons forcer personne à penser que l'idéal n'est pas la reconstruction de « l'appareil » du parti socialiste, du parti radical, du PSF ou de la Fédération républicaine.

Une chose par contre est certaine. C'est qu'une telle tentative est vouée à l'échec. Pour que des partis politiques puissent vivre ou revivre, il faut qu'ils puissent éveiller un minimum d'enthousiasme dans un nombre minimum d'esprits et de cœurs. Or, cela, que personne n'y compte. Si jamais les « appareils » politiques pouvaient être reconstitués, ils tourneraient à vide. Si, au lieu de créer une vie politique nouvelle, on se laissait aller à rejouer le vieux jeu de la politique de partis, on ferait vivoter pendant quelques mois un fantôme impuissant de vieil État orléaniste, dont le discrédit entraînerait le gâchis, et auquel les grands intérêts financiers régleraient vite son compte par un putsch pour lequel ils trouveraient aisément des troupes de choc.

Il ne s'agit donc pas de savoir si la reconstitution des anciens partis politiques, dont les Français sont actuellement tout à fait détournés, est désirable en elle-même; il s'agit de bien comprendre qu'elle serait désastreuse par ses conséquences et qu'elle conduirait inévitablement le pays, par la dictature du dégoût, à la dictature tout court.

La tentative ne serait pas seulement déplaisante pour la grande majorité des Français. Elle serait un danger pour tous.

Si l'on veut que les espèces de « familles » spirituelles ou sociales que représentaient tant bien que mal les anciens partis politiques aient toutes leur part légitime dans la reconstruction du pays, c'est par la méthode contraire qu'il faut procéder. Il faut qu'elles se fondent intimement dans le mouvement gaulliste, dans la France combattante, en qui toute la France résistante se reconnaît et place ses espoirs. Il faut qu'elles y soient représentées par ceux de leurs chefs qui ont le plus de crédit sur elles, parce qu'ils incarnent leur volonté novatrice. C'est d'ailleurs ce que la pente naturelle des événements a déjà commencé à réaliser. André Philip est venu assurer ici la représentation de ces masses populaires d'ouvriers, de fonctionnaires, de petits cultivateurs qui l'ont reconnu — je l'ai constaté par expérience directe — pour un de leurs chefs les plus aimés. Charles Vallin est venu assurer la représentation des masses de petits industriels, d'artisans, de commerçants aisés qui le suivent. D'autres, peut-être, viendront encore assurer ici la représentation d'autres « familles » françaises. Il ne s'agit point ici de « concentration » à l'ancienne mode, d'union nationale fondée sur la juxtaposition des contraires. Il s'agit de la volonté qu'a la France d'être tout entière représentée auprès du général de Gaulle, par ses éléments les plus dynamiques, pour la reconstruction du pays comme pour sa libération.

Cette volonté, on la sent, lorsqu'on est sur le soi français, avec une acuité saisissante.

Je crois être l'interprète de la France le plus authentique en priant ardemment qu'on veuille bien ne pas la méconnaître dans les pays où elle devrait être accueillie avec la sympathie la plus vive.

 

 

FacebookEmailPrintFriendlyPartager

No Comments

Laissez un commentaire